Donnez à un enfant un canapé, un feutre, une branche et un carton, sans lui dire quoi en faire. Revenez une heure plus tard. Il aura construit un bateau, une cabane, peut-être un royaume entier, avec ses règles et ses ennemis. De quoi passer des années sans le moindre jouet.
Le jeu libre, c'est le jeu que l'enfant choisit et mène lui-même, sans qu'un adulte le dirige. Ce n'est pas du temps perdu. C'est là qu'il apprend à inventer des règles, à régler ses conflits, à se faire des amis et à se sentir maître de sa vie. Pour un enfant neuroatypique, souvent très encadré, c'est encore plus précieux.
Qu'est-ce que le jeu libre, exactement ?
Le jeu libre part de l'élan de l'enfant. Il le décide, seul ou avec ses camarades. Le psychologue Peter Gray, qui a passé sa vie à étudier le jeu, en décrit trois libertés.
- Les règles. Elles s'inventent, se discutent, se changent en route. Parfois il n'y en a aucune, et c'est encore plus drôle.
- Participer ou pas. On peut arrêter à tout moment, et revenir plus tard. Les enfants gèrent eux-mêmes leurs décisions et leurs disputes.
- Le matériel. Aucun mode d'emploi. Tout s'invente avec ce qu'on a sous la main.
Sans supervision ne veut pas dire sans surveillance. Imaginez une place de village où les enfants jouent pendant que les adultes travaillent ou discutent autour. Personne ne dirige le jeu, mais quelqu'un est toujours là, au cas où.
Pourquoi le jeu libre est-il si important ?
Regardez des chatons ou des lionceaux. Ils ne font que jouer, se battre pour rire, se poursuivre. Leur mère ne s'en mêle presque pas. En jouant, ils s'entraînent à tout ce dont ils auront besoin plus tard. Les enfants font pareil.
Selon Peter Gray, le jeu libre développe le langage, la construction, le sens des règles, l'imagination, l'usage des outils, la vie avec les autres, l'autonomie, la capacité à se projeter et le sens des responsabilités. Quand un enfant a du mal sur l'un de ces points, on peut se poser une question simple. Le laisse-t-on assez jouer librement, avec d'autres enfants de tous âges ?
Les enfants ont besoin de jouer car c'est le seul endroit où ils sont en contrôle de leur vie. Nous devons nous en souvenir, encore et encore.
Pour un enfant TDAH, autiste ou à haut potentiel, qui passe ses journées à s'adapter aux attentes des adultes, ce moment où il décide de tout est une vraie respiration.
Faut-il plus de jouets ?
Souvent, c'est l'inverse. Un jouet a été pensé pour une fonction précise. Avec un circuit de voitures, on regarde la voiture rouler, on change le chemin, et c'est tout. Avec une craie, on peut dessiner, jouer au morpion, tracer une marelle, inventer mille choses. La plupart des chambres que je vois sont pleines de jouets, et les enfants s'y ennuient quand même.
La journaliste Michaeleen Doucleff, qui a observé des familles dans plusieurs régions du monde, pointe trois habitudes qui pèsent sur nos enfants. Trop de jouets. Trop d'apprentissages, quand on transforme chaque moment en leçon. Et trop de compliments, qui rendent l'enfant dépendant du regard des autres. Faire le tri dans les jouets, une ou deux fois par an, libère souvent le jeu.
Mon enfant ne sait pas jouer seul, que faire ?
Certains enfants jouent seuls très facilement, d'autres pas. Ce n'est pas un défaut. Mais beaucoup s'ennuient avec les jouets parce qu'ils veulent du vrai. Cuisiner pour de vrai. Utiliser de vrais outils. Peindre, couper, creuser, construire. Parler avec les adultes de vraies choses.
- Donnez-lui accès à du vrai matériel. Cartons, ficelle, tissus, bois, terre, eau, à sa mesure et en sécurité.
- Emmenez-le dehors. Un parc, une forêt, un ruisseau. La nature est le terrain de jeu le plus riche qui soit.
- Faites à côté de lui. Bricolez, jardinez, cuisinez près de lui. Il vous imitera, puis inventera son propre jeu.
- Résistez à l'envie de diriger. Si son château n'a pas de porte, c'est son château.
Et si ça tourne au conflit ?
Quand deux enfants se disputent, tout adulte se sent responsable d'intervenir. Pourtant, si vous gardez une posture de surveillance et non de police, vous serez souvent surpris de voir comment ils trouvent une solution eux-mêmes. C'est exactement ce que le jeu libre leur apprend. Restez proche, et intervenez si quelqu'un est en danger ou si c'est toujours le même enfant qui est écarté.
Comment trouver du temps pour le jeu libre ?
Un jour, j'ai passé deux heures dans un grand parc avec un groupe d'enfants de quatre à douze ans, dont plusieurs avaient beaucoup d'énergie. On a marché, joué, discuté, pris des décisions ensemble. Tout était fluide et tranquille. L'espace, la verdure et la liberté de mouvement y étaient pour beaucoup.
Vous n'avez pas besoin d'un parc chaque jour. Mais vous pouvez protéger un peu de temps sans programme, sans écran et sans activité organisée. Un mercredi après-midi, une heure le samedi. Ce temps-là n'est pas vide. C'est souvent le plus rempli de la semaine.
Quand demander de l'aide ?
Certains enfants, notamment autistes, jouent autrement, en alignant, en répétant, en explorant un seul objet. Ce n'est pas un problème en soi. Mais si votre enfant semble ne jamais jouer, perd des acquis, ou paraît en détresse quand on lui propose de jouer, parlez-en à votre pédiatre. Un accompagnement peut ensuite vous aider à faire plus de place au jeu dans votre quotidien. Il complète ce suivi, il ne le remplace pas.

