Un adolescent qui passait ses journées sur son ordinateur a fini par me parler de sa passion pour les dessins animés japonais. Il regardait le ciel, pesait chaque mot, comme si j'allais lui tomber dessus d'un instant à l'autre. Il s'attendait à un reproche. Je voulais seulement comprendre ce qu'il aimait là-dedans.
Les jeux vidéo ne sont pas l'ennemi en soi. Pour beaucoup d'enfants, surtout à l'adolescence, ils répondent à des besoins réels. Prendre des risques, décider, appartenir à un groupe, se sentir maître de sa vie. Ce qui manque souvent, c'est le reste. Du jeu libre, dehors, avec d'autres, et un adulte qui s'intéresse au jeu au lieu de seulement le couper.
Pourquoi mon enfant est-il si accroché à ses jeux vidéo ?
Ce que je vois sur le terrain, c'est que les plus jeunes jouent surtout au loup, à la balle assise, à courir et à réagir vite. En grandissant, vers dix à quinze ans, beaucoup ont envie d'autre chose. De stratégie, de responsabilités, de projets en groupe, de risque.
Où trouvent-ils tout ça aujourd'hui ? Pas souvent à l'école, où ils restent assis. Un peu chez les scouts ou au sport. Et beaucoup dans les jeux vidéo. Gérer un clan, bâtir une ville, survivre dans un monde ouvert, diriger son équipe de foot. Dans ces jeux, on se sent libre de ses actions, on prend des risques, on retrouve d'autres joueurs. Ce sont des besoins humains essentiels.
Le psychologue Peter Gray le dit à sa façon. Le problème n'est pas le jeu vidéo en lui-même. C'est le manque de temps pour jouer librement, sans adultes qui dirigent. Quand un enfant a peu d'espace pour ça dans sa vraie vie, il va le chercher là où il le trouve.
Écran ou vrai jeu, qu'est-ce que ça change pour lui ?
Il y a une différence que je vois tous les jours. Beaucoup de jeux sur téléphone ne font travailler que les pouces et le cerveau. Un vrai jeu avec ses amis mobilise son corps, son cœur et son esprit. Il court, il négocie, il se fâche, il se réconcilie.
Les enfants apprennent aussi par imitation. Un enfant aura envie de manipuler un téléphone si les adultes autour de lui le font beaucoup. Ce n'est pas un reproche. On vit tous avec un téléphone. Mais c'est à nous de doser, d'autant plus que l'enfant est jeune, et de lui montrer qu'il existe aussi d'autres choses à faire de ses mains.
Comment entrer dans son jeu ?
J'ai dû commencer par moi. Pendant longtemps, en voyant un jeune devant son écran, une petite voix en moi disait « encore un ado accro aux jeux vidéo ». Ce « encore » colle une étiquette avant même d'avoir regardé. Le jour où j'ai remarqué ce filtre, j'ai pu écouter vraiment. Et les jeunes l'ont senti tout de suite.
Entrer dans son jeu, ce n'est pas devenir joueur à sa place. C'est montrer que son monde vous intéresse.
- Asseyez-vous à côté de lui et demandez-lui de vous montrer. Ce qu'il construit, où il en est, ce qui est difficile.
- Posez de vraies questions. Pas pour le piéger. Pour comprendre. « Qu'est-ce qui te plaît dans ce jeu ? » ouvre plus de portes que « tu ne crois pas que ça suffit ? ».
- Jouez une partie avec lui, si vous en avez envie. Perdre contre son enfant est un excellent moment pour lui.
- Repérez ce qu'il y cherche. Construire, gagner, commander, retrouver ses copains. C'est une information précieuse sur lui.
- Proposez une version « en vrai ». Une cabane à construire, un tournoi à organiser, une sortie à préparer avec un copain. Le même besoin, avec le corps en plus.
Comment l'aider à arrêter sans crise ?
Dans une structure préscolaire, j'ai appris un principe que j'applique à tout âge. Pour qu'un enfant quitte son jeu, il aide beaucoup que l'adulte y entre d'abord un instant.
Rentrer dans le monde de l'enfant, quitte à « perdre » un peu de temps, pour que l'enfant accepte volontiers de revenir dans notre monde.
Avec un jeu vidéo, ça veut dire venir deux minutes à côté de lui avant d'annoncer la fin. Regarder, poser une question, rire avec lui. Puis convenir ensemble du moment où il s'arrête, la fin d'une partie plutôt qu'une heure pile. Et prévoir ce qui vient après, quelque chose d'agréable. Il quitte quelque chose, mais il va vers quelque chose.
Et à l'adolescence ?
Avec les préados que j'accompagne en camp, j'ai appris une chose. Ils ont besoin qu'on les cadre, et en même temps qu'on leur laisse faire leurs expériences. Je leur raconte mes erreurs, je leur demande leur avis, je leur confie des responsabilités qu'ils ont le droit de refuser. Ils se sentent pris au sérieux, et ils prennent le cadre plus au sérieux en retour.
À la maison, c'est pareil. Un ado qui joue beaucoup a souvent soif de risque et de responsabilités. Confiez-lui-en de vraies. Une sortie à organiser, un projet à mener, une tâche dont il est vraiment responsable. Les règles sur les écrans se discutent avec lui, à froid, et se tiennent ensuite.
Cherchez aussi avec lui où vivre ce goût du risque en vrai. L'escalade, le vélo en forêt, un camp, un chantier avec de vrais outils, une activité où l'on se demande « est-ce que j'ose ? ». Quand j'étais enfant, on passait des heures à se demander qui oserait descendre une pente à vélo en premier. Personne ne nous l'imposait. Chacun mettait la barre où il voulait. C'est ce sentiment-là que beaucoup de jeunes vont chercher dans leurs jeux.
Quand demander de l'aide ?
Si votre enfant abandonne tout ce qu'il aimait faire à côté, s'isole de ses amis, dort mal à cause du jeu, ou devient très angoissé quand il en est privé, parlez-en à votre pédiatre. Ce n'est pas forcément grave, mais ça mérite un regard extérieur. Un accompagnement peut aussi vous aider à poser des règles qui tiennent sans transformer chaque soir en bataille.

